XAVIER LISSILLOUR

L’écriture manuscrite fait de la résistance. Conviées, mardi 26 mai, à rédiger lettres et cartes postales, mais aussi à suivre des ateliers de calligraphie, des centaines de personnes ont donné vie à la deuxième édition de la Fête de l’écrit, dans 16 bureaux de poste métropolitains et ultramarins (1). Réalisées sans écran ni recours à l’intelligence artificielle, leurs productions ont permis de vérifier que « l’écriture s’impose comme un espace d’expression, d’influence et de relation aux autres », selon les termes de Nathalie Collin, directrice générale de la branche grand public et numérique du groupe La Poste et initiatrice de cet événement, dont Le Monde est partenaire.

Au cœur de la fête, les ateliers d’écriture proposés par le Labo des histoires invitaient les participants à répondre à une lettre d’un auteur ou d’une autrice célèbre, à écrire à leur « moi du futur » ou encore à adresser une missive au destinataire de leur choix. Exercice dont ils se sont emparés dans des registres variés. Petite sélection.

Aimant

Plusieurs personnalités des arts et des lettres – Anne Berest, Olivier Norek, Julie Gayet… – ont participé à l’inauguration de la fête au bureau de poste parisien de la rue du Louvre, qui accueille en outre une originale exposition immersive et interactive permettant de redécouvrir des correspondances historiques. Parmi elles, Julie Gayet s’est prêtée au jeu, livrant à sa petite-fille à venir (ou pas) ce texte : « Ma petite-fille, Je t’écris ces mots alors que tu n’es pas encore là, alors que tu ne seras peut-être jamais là… Mais en écrivant ces mots, je tremble à l’idée que peut-être un jour je te rencontrerai ! Ma petite-fille du XXIe siècle, où serai-je quand tu naîtras ? J’ai eu deux beaux garçons, formidables, doux, gentils, intelligents, et l’un d’eux sera papa à ta naissance. Mais au travers de ta naissance, ce sera une renaissance pour moi : tu me feras à la fois grand-mère, et grand-mère d’une petite-fille ! Je voudrais voir de mes yeux la femme que tu deviendras… Je voudrais t’aider à construire ta liberté, te protéger, car je sais que les violences se réinventent, se reconfigurent, les cyberviolences, la pornographie, la prostitution, la soumission chimique, les viols… Mais je sens déjà ta force, ta détermination, celles que tu as reçues en héritage de toutes ces femmes qui se battent pour leurs droits, partout dans le monde. Qu’en sera-t-il de nous, les femmes, alors que la guerre gronde partout, alors que nous ne sommes pas toutes égales en fonction de notre couleur de peau, en fonction de ce que nous gagnons ? Tant qu’une seule femme ne sera pas libre, aucune d’entre nous ne le sera en réalité et tu le sais, au travers de mes combats… Ma petite-fille j’ai confiance en toi, et en tes amis, filles et garçons, du XXIe siècle. Sache que nous serons là pour t’entourer. Je t’aime déjà, Julie »

Amoureux

A Ajaccio, une participante s’est glissée dans la peau d’Ewelina Hanska, à qui Balzac écrivait : « Mon ange, je viens de lire ta lettre, oh, j’ai eu envie de tomber à tes genoux ! Mon Eve, ma chère épouse. N’aie jamais une seconde de pensée mélancolique – oh, tu ne me connais pas. Tant que je vivrai, je serai ton chéri ; je respecterai en moi le cœur que tu as choisi. Je ne m’appartiens pas. » A quoi notre Eve contemporaine répond : « Mon chéri, Car tant que je vivrai je te chérirai. Les anges ont deux côtés, deux visages : ombre et lumière, cieux et abîme. Tu le sais mieux que quiconque, toi qui as voué toute ta lumière à ta plume. Ta plume infatigable, aux mille encres, ta plume à goût de roses et de tempête, légère telle la colombe, pesante et lourde comme la honte. Ta plume dans l’ombre de laquelle je pâlis, je m’étiole, je m’éteins. N’eût été cette brève et maudite plume, tu aurais été mon Adam. J’aurais été ton Eve. »

Caustique

A cette missive énamourée de Victor Hugo à Juliette Drouet (« Je voudrais que cette lettre entrât dans ta pensée comme mon regard, comme mon souffle, comme le son de ma voix pour lui dire à cette charmante pensée que j’aime : n’oublie pas ! » ), Thomas répond, de Saint-Germain-en-Laye (Yvelines), en son nom propre : « Cher Monsieur Victor Hugo, Ne vous inquiétez pas : votre chère Juliette ne risque pas de vous oublier. Vous avez tellement pesé sur sa vie qu’elle gardera certainement un souvenir. Vous l’avez obligée de vous suivre dans votre exil, de recopier tous vos volumineux manuscrits, et de vivre près de vous, mais exclue de votre vie de famille avec Madame Hugo et vos enfants. Pour ne pas parler de vos nombreuses aventures… Non, franchement, vous pouvez reposer tranquille : elle n’oubliera pas. Respectueusement, Thomas »

Calculateur

De Saint-Germain-en-Laye également, « Théo » répond à Vincent Van Gogh, qui lui écrivait : « Mon cher Théo, Déjà depuis plusieurs jours j’aurais désiré t’écrire à tête reposée, mais ai été absorbé par le travail. Ce matin arrive ta lettre, de laquelle je te remercie et du billet de 50 fr. qu’elle contenait. (…) Je pense souvent à toi, à Jo et au petit, et je vois que les enfants ici au grand air sain ont l’air de bien se porter. » « Bien le bonjour Vincent, écrit notre Théo contemporain. J’ai bien reçu ta missive, un peu tard nous sommes en 2026 et tout le monde a passé l’arme à gauche. Les enfants n’en sont plus, la vie non plus. J’ai retrouvé tes tableaux en exposition de par le monde, je suis si fier de toi. Bonne mort et bisou sur l’oreille coupée. PS : j’attends que tu me rendes la pareille pour les 50 francs. »

Consolateur

En 2016, la poétesse Maya Angelou écrit à la fille qu’elle n’a pas eue : « Ma chère enfant, Cette lettre a mis un temps extraordinaire à voir le jour. J’ai pourtant toujours su que je voulais t’adresser quelques-unes des leçons que j’ai apprises au cours de mon existence. (…) Tu ne peux contrôler tous les événements qui t’arrivent, mais tu peux décider de ne pas être réduite à eux. (…) J’ai donné naissance à un seul enfant, un garçon, mais j’ai des milliers de filles. » Fefe lui répond du bureau de poste de Saint-Germain-en-Laye (décidément très inspiré) : « Chère maman-Maya, (…) Je suis l’une de tes filles que tu n’as pas eues et tu es l’une des mères que j’aurais aimé avoir. La première fois que j’ai lu Still I Rise [1978], j’ai pleuré toute la journée, je me suis sentie comprise et j’ai eu enfin la sensation de faire partie d’une lignée, d’un ensemble plus grand que moi. La première fois que j’ai lu Phenomenal Woman [1995], j’ai encore pleuré une journée, puis j’ai écrit toute la nuit. Aujourd’hui, en hommage à l’impact que tu as eu sur moi, tous mes personnages de livre et de série s’appellent Maya. Tes mots sont immortels et toi aussi, Merci pour les travaux et tes filles continueront à porter tes mots. Fefe-Maya ♡ »

Résilient

A Brest (Finistère), un participant a choisi de s’adresser au « cher adolescent » qu’il fut. « Je te revois à 17 ans. Tu ne t’imaginais pas rater ton adolescence. Tu t’es embarqué dans un chemin proposé par l’Eglise catholique. Tu n’as rien vécu des complicités entre jeunes, de l’éveil des sentiments amoureux. Mais tu ne le savais pas. Tu es donc pardonné. A 20 ans, à l’aube de la révolution de 1968, tu t’es révolté, en douceur, mais dans la douleur. J’avais vraiment envie de te le dire, à 79 ans ce n’est pas trop tard. »

Scriptural

De Blois, enfin, un participant déclare sa flamme au cœur même de cette fête : l’écriture. « Il y a dans le geste d’écrire quelque chose que rien n’a jamais remplacé. la main qui hésite. le stylo qui pose la première lettre comme on pose le pied sur le sol incertain. Puis le reste vient – les mots s’ajustent, trouvent leur place, forment une ligne, une pensée, quelque chose qui ressemble à soi. Sur une table, un matin, entre le café et le reste du monde. L’enveloppe un peu gondolée par le voyage. L’écriture qu’on reconnaît avant même d’avoir lu le nom. Ce frisson discret, pas de la joie, pas tout à fait, quelque chose de plus ancien. D’être attendu de quelqu’un. Ecrire fait du bien à la vie. Pas parce que les mots sauvent. Parce qu’ils traversent. Parce qu’une main a bougé quelque part, dans une pièce que tu n’as peut-être jamais vue, et que cette main pensait à toi. »

(1) Paris, Saint-Germain-en-Laye (Yvelines), Vincennes (Val-de-Marne), Blois, Lille, Rouen, Brest (Finistère), Dijon, Saint-Etienne, Nancy, Talence (Gironde), La Baule (Loire-Atlantique), Montpellier, Toulon, Ajaccio et Saint-Denis de La Réunion.

Cet article a été écrit dans le cadre d’un partenariat avec la Fête de l’écrit, organisée par La Poste avec le Labo des histoires, dont Le Monde est partenaire.

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